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Questions Essentielles

Vie religieuse

Moine chartreux : une vocation qui dérange ?

La vocation des Chartreux semble déconnectée du monde. Pourquoi ?

- Nous ne vivons pas hors du temps ou beaucoup moins séparés du monde qu’on ne le pense ! Notre vie est très simple. Comme tout un chacun, nous nous levons, nous travaillons, nous mangeons, nous dormons... La seule différence c’est que tout est orienté vers Dieu et entouré de prière. Le rythme de nos journées peut sembler monotone, cependant il n’est pas intemporel. Les murs de la clôture, de leur côté, ne sont pas, imperméables et les informations finissent toujours par filtrer, ne serait-ce que par la présence des employés qui travaillent avec nous. Par exemple, nous avons été immédiatement mis au courant des attentats du 11 septembre 2001. Nous avons prié. Mais les premières images ne nous sont parvenues que quelques semaines plus tard, par un numéro spécial du Figaro qu’on nous avait offert. Dans l’ordre de la prière, il n’y a pas besoin de réaction à chaud. Nous nous méfions du besoin d’immédiateté. Dieu est toujours là. Il était encore présent de la même manière quatre semaines plus tard, lorsque les nuages de fumée et de poussière s’étaient dissipés. L’immédiat n’a pas beaucoup d’impact sur la prière. Au printemps de 2003, lors de la guerre en Irak, nous avons beaucoup prié, car nous sentions bien les énormes enjeux pour toute l’humanité. La communauté s’est tenue informée par des articles de la presse d’opinion, mais nous n’avons jamais vu des images à la télé. Je pense que ces différences marquent en profondeur le vécu d’un tel événement, ainsi que son impact affectif et spirituel.

D’où vient le mythe qui plane autour de la Grande Chartreuse ?

- Faut-il vraiment parler de mythe ? Cela nous surprend toujours. Il est vrai que nous ne communiquons pas beaucoup et notre attachement à la clôture peut créer autour de nous une aura de mystère. Mais pour nous qui sommes dedans, la réalité se présente d’une façon plus prosaïque ! Ce qui attire généralement les médias, c’est le côté un peu extraordinaire et surprenant de notre vie, et on insiste alors volontiers sur sa dureté et sur son austérité. Pour nous, l’essentiel est ailleurs. Notre équilibre fondamental découle d’un rythme de vie savamment balancé : d’abord la journée avec son horaire bien cadré. Ensuite, la semaine toute orientée vers le dimanche et scandée par le cycle complet des psaumes et enfin, l’année qui se déploie autour des grands événements du mystère chrétien : Avent, Noël, Carême, Pâques et Pentecôte. Dans la société, on vit surtout au rythme des congés ; les moines organisent leur temps en fonction de la liturgie et chaque période de l’année a son caractère et son atmosphère propres. Si à Noël, le monastère est recouvert de neige, nous en sommes très heureux, car la qualité du silence est alors exceptionnelle et fait mieux pressentir le mystère de la vie qui s’accomplit presque imperceptiblement !

Pourquoi se lever la nuit pour prier ?

- D’après les Saintes Écritures - mais c’est aussi un fait d’expérience simplement humaine -, la nuit est particulièrement favorable à la prière et à la recherche de Dieu. Le lever de nuit est une pratique habituelle chez les ermites, car la prière nocturne est comme une « garde sainte et persévérante dans l’attente du retour du Maître », comme le disent nos statuts. Lorsque vers minuit la cloche nous appelle à la prière, nous sortons de notre sommeil pour rien d’autre que pour chanter les merveilles de Dieu et pour recevoir sa Parole. Nous sommes portés et soutenus par le silence et l’obscurité qui enveloppent la nature. Il suffit de se disposer à la présence de Dieu qui, parfois, se fait très proche. Notre veillée nocturne est un espace pour Dieu seul. Lorsque nous nous levons le matin, ce n’est pas tout à fait la même chose ! Dès que je suis debout, se présentent déjà à moi telle chose à faire dans la journée, tel service à rendre à un confrère, tel travail à terminer. D’une certaine manière, il n’y a pas que Dieu ! Notre office de nuit dure assez longtemps, entre deux et trois heures (les jours de grande fête davantage). La psalmodie nourrit le recueillement intérieur et on vaque à la prière du coeur sans fatigue, dans un paisible abandon à la parole que Dieu veut bien nous faire entendre dans l’intime de notre coeur.

Quelle place accordez-vous à la pénitence ?

- Il me semble que, dans nos pratiques ascétiques, nous visons la sobriété plus que l’austérité pour elle-même. Notre règle de vie est peut-être exigeante, mais elle est saine et adaptée à la constitution d’un homme normal. Avec le temps, la plupart s’habituent bien à notre régime alimentaire et au sommeil entrecoupé (si nous sommes en bonne santé, nous nous privons de petit déjeuner et nous nous contentons, le soir, d’une simple collation ; une fois par semaine nous jeûnons au pain et à l’eau). Selon le mode de vie qu’ils ont connu avant leur entrée, certains parmi les plus jeunes ont besoin d’un temps plus long pour s’habituer aux rythmes qui nous sont propres. Mais justement, si les motivations sont fortes et suffisamment religieuses, l’adaptation se fait bien. Selon nos statuts, nous distinguons trois niveaux dans nos pratiques ascétiques : « Le Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple pour que nous suivions ses pas. Nous le faisons (a) lorsque nous acceptons les épreuves et les angoisses de la vie, ou (b) lorsque dans la liberté des enfants de Dieu, nous choisissons la pauvreté et renonçons à notre volonté propre. Mais (c) selon la tradition monastique, il nous appartient aussi de suivre le Christ dans son jeûne au désert, traitant sévèrement le corps et le réduisant en servitude, afin que le désir de Dieu illumine l’esprit. » Tout homme qui veut atteindre un objectif précis doit se donner les moyens en renonçant à soi-même sur certains points. Plus l’objectif est élevé, et plus l’effort demandé sera ardu.

On vous taxe volontiers de misanthropes. Est-ce injuste ?

- Rien que ça ! Les gens s’imaginent que nous sommes des hommes hors du commun, que nous planons au-dessus du réel. Mais, ici, on ne plane pas du tout ! La vie est trop simple et notre règle de vie est trop astreignante pour nous permettre de planer. Quand j’étais novice à Sélignac, il y avait un ancien qui était un original (il avait fait l’École forestière de Nancy). Pendant les promenades hebdomadaires, il s’arrêtait souvent pour nous rendre attentifs à la beauté d’une plante, aux caractéristiques d’un arbre. C’était un homme très pacifique. Lors d’une sortie, il m’a fait cette réflexion : « Maintenant, je suis vieux. J’ai fait ce que j’ai pu pour être fidèle à ma vocation. Mais il y a une chose que je ne sais pas et qui m’inquiète. Qu’est-ce que j’ai fait pour les autres ? » Il se posait cette question avec une grande sincérité. Cette interrogation est réelle. Je crois cependant que nous ne devons pas nous culpabiliser. Même le plus grand des philanthropes est limité dans son action et ne peut atteindre qu’un tout petit nombre de ses semblables. Il ne peut jamais embrasser toute la misère du monde, ni signifier son amour à l’échelle de la planète. Il doit se contenter d’agir dans son périmètre, parfois très petit. Seul le Christ est réellement universel dans son amour et dans son action. En ce qui nous concerne, même ermites, nous formons une communion de solitaires, la charité fraternelle est une exigence de tous les jours et pas toujours facile à accomplir. Notre communauté est comme le monde en miniature, un vrai microcosme qui nous offre amplement l’occasion d’être canal de grâce pour les autres. Par l’ouverture du caeur, nous nous efforçons de n’en exclure personne.

Ce mode de vie n’est-il pas une fuite déguisée ?

- Je ne pense pas. Dom Porion, qui était un grand spirituel et dont beaucoup de gens ont lu le petit livre Amour et silence, parle quelque part de l’athéisme du moine. Le solitaire doit passer par l’obscur tunnel de la foi. Même s’il sait que Dieu est présent, souvent il ne sent pas sa présence, jusqu’à se reprocher d’être, par sa faute, devenu insensible à elle. Et cette absence de sentiment peut aller très loin, jusqu’aux portes du doute. Il a l’impression d’être sans Dieu. C’est à cet endroit seulement qu’il touche à la vérité de la condition humaine. Il devient solidaire du monde,
jusque dans sa séparation avec Dieu. C’est un aspect dramatique de la vie de foi dont il ne faut pas minimiser l’importance et le côté éprouvant. Certains saints parlent d’un gouffre, et l’expression n’est pas exagérée. La fidélité du moine se joue à cet endroit et elle est à ce prix. Nous avons cependant un avantage insigne. Quel que soit notre état intérieur, nous pouvons toujours compter sur le soutien de la communauté. Si, par exemple, nous célébrons une des grandes fêtes de la Sainte Vierge et que, personnellement, je me trouve dans le noir le plus complet, je viendrai quand même chanter les louanges de Notre-Dame et dans l’élan des textes que la liturgie nous propose, je trouverai de quoi me dépasser et oublier mon malaise personnel. Surtout dans la liturgie, nous nous épaulons les uns les autres. Et si c’est l’autre qui est éprouvé et que son épreuve vient vraiment de Dieu, il faut savoir le respecter dans sa solitude devant Dieu. Quelques signes discrets de compréhension peuvent suffire alors pour témoigner notre sollicitude. Quand un décès survient dans la famille d’un moine, nous n’en parlons pas beaucoup. Nous prions avec lui et nous lui glissons un petit billet. La plupart du temps, il n’est pas bon de se presser d’intervenir (sauf en cas d’urgence manifeste). Le temps fait mûrir les choses, il fait son travail, surtout quand il s’agit de la vie avec Dieu. Tout a besoin d’une gestation à longueur de vie.

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